Le problème
Tu dis « je voudrais un croissant » et la vendeuse répond en anglais. Tu recommences, plus lentement, et c’est pire. Tu te mets à éviter certains mots : « écureuil », « grenouille », tout ce qui a un « r » ou un « u ». Tu lis très bien, tu comprends de mieux en mieux, mais dès que ta bouche s’en mêle, tu te sens ridicule.
Ta bouche n’est pas ridicule. Elle n’a simplement jamais eu de modèle à imiter en direct.
Ce que la recherche a trouvé
Le shadowing, c’est répéter une voix enregistrée, en même temps ou juste après, comme une ombre qui la suit. C’est une technique très utilisée en Asie pour l’anglais, et deux études ont regardé de près ce qu’elle produit.
Jennifer Foote et Kim McDonough (Foote & McDonough, 2017) ont demandé à seize adultes apprenant l’anglais au Canada de faire du shadowing sur leur téléphone pendant 8 semaines : au moins quatre fois par semaine, des séances d’au moins dix minutes, en s’enregistrant. Avant, au milieu et après, les participants ont passé deux tâches de parole libre, sans texte. Puis 22 anglophones ont écouté ces enregistrements à l’aveugle et noté trois choses : est-ce facile à comprendre, est-ce fluide, et à quel point l’accent est marqué. Résultat : la compréhensibilité et la fluidité ont progressé de façon nette, y compris dans la parole libre, donc pas seulement sur les dialogues répétés. Seul l’accent perçu n’a pas changé.
Yo Hamada (Hamada, 2016) a suivi 43 étudiants japonais sur neuf séances de shadowing. Leur capacité à reconnaître les sons de l’anglais s’est améliorée quel que soit leur niveau ; la compréhension orale, elle, n’a progressé que chez les moins avancés.
Le mécanisme est simple. Quand tu lis à voix haute, tu inventes la prononciation à partir de l’écrit, et l’écrit du français ment beaucoup. Quand tu répètes juste derrière une voix, ta bouche copie un son réel, avec son rythme et sa mélodie, avant que la lecture ait le temps de te tromper. Et l’oreille apprend en même temps : à force de reproduire une syllabe, tu commences à l’entendre.
Fais ça aujourd’hui
Prends n’importe quel enregistrement français lent que tu aimes : une phrase, pas plus. Écoute-la, puis répète-la aussitôt en imitant tout, y compris ce que tu trouves exagéré : la montée à la fin, les liaisons, le « r ». Refais-le quatre ou cinq fois. Ça prend 45 secondes. Ne juge pas le résultat, juge seulement que tu l’as fait. Demain, la même phrase ou une autre, peu importe : ce qui compte, c’est que ta bouche ait un rendez-vous quotidien avec une vraie voix.
Comment nos leçons l’utilisent
Sur notre chaîne YouTube, « L’ascenseur » existe en deux versions. La première, tu l’écoutes comme une histoire. La seconde est la version shadowing : la même histoire, mais avec une pause après chaque phrase, pour que tu la répètes à voix haute. Ce n’est pas un exercice de compréhension, c’est un exercice de bouche : tu copies le rythme, les liaisons, la mélodie. Commence par une minute, puis arrête si tu veux. Et si tu veux ensuite dire quelque chose de toi, la dernière étape de « Je m’appelle Nadia » t’attend. Commence par « L’ascenseur ».
La limite honnête
Seize participants, c’est très peu, et ils faisaient dix minutes par jour, pas 45 secondes : notre dose est un point de départ que l’étude n’a pas testé. Les deux études portent sur l’anglais, pas sur le français. Hamada mesurait l’écoute, pas la prononciation. Et l’accent perçu n’a pas bougé en huit semaines : le shadowing te rend plus facile à comprendre, il ne te fait pas passer pour un Parisien.
Tes questions
Le shadowing, c'est répéter après ou parler en même temps ?
Les deux existent. Parler en même temps, presque collé à la voix, est la forme classique. Répéter après chaque pause est plus facile au début, et c'est celle que nous proposons.
Je ne comprends pas tout ce que je répète, c'est grave ?
Non. Le shadowing travaille l'oreille et la bouche, pas le sens. Comprendre viendra avec les autres activités ; ici, tu imites la musique de la phrase.
Est-ce que je vais perdre mon accent ?
Probablement pas, et ce n'est pas le but. Dans l'étude, l'accent perçu n'a pas bougé, mais les gens comprenaient mieux les apprenants. Être compris, c'est ça qui compte.
Références
Foote, J. A., & McDonough, K. (2017). Using shadowing with mobile technology to improve L2 pronunciation. Journal of Second Language Pronunciation, 3(1), 34–56. doi:10.1075/jslp.3.1.02foo
Hamada, Y. (2016). Shadowing: Who benefits and how? Uncovering a booming EFL teaching technique for listening comprehension. Language Teaching Research, 20(1), 35–52. doi:10.1177/1362168815597504
À lire aussi
LE LABO · Nº 11
J'ai les mots mais pas les phrases — apprends des blocs tout faits, pas des mots isolés ↗
LE LABO · Nº 13